Prix littéraires : mais qui est David Diop ?

Partagez sur :
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Son second roman, « Frère d’âme », magnifique confession d’un tirailleur sénégalais que la Grande Guerre a rendu fou, est en lice pour de nombreux prix d’automne.
David Diop n’est pas David Diop. L’écrivain franco-sénégalais, homonyme du poète sénégalais disparu en 1960, marque déjà la vie littéraire, en favori des grands prix d’automne. D’autant plus que son second roman résonne avec les commémorations de la Grande Guerre. Où étaient les lettres des tirailleurs sénégalais, maliens, nigériens venus d’Afrique pour se battre aux côtés des soldats français en 1914 ? s’est-il interrogé en lisant, il y a plus de vingt ans, ces Lettres de poilus qui donnaient directement accès aux états d’âme de ces hommes entrés dans la grande boucherie de 14-18. Côté africain, ces correspondances étaient si rares… et introuvables, alors ce maître de conférences en littérature à l’université de Pau, né en 1966 à Paris, qui a grandi au Sénégal, a étudié à Toulouse puis à Paris, avant d’être nommé dans la Ville rose, a imaginé ce que deux grands amis pouvaient avoir vécu dans les tranchées et, sur cette base, a écrit un des plus beaux romans de la rentrée littéraire. Ce n’est pas son premier livre puisque David Diop a publié en 2012 1889, l’attraction universelle (L’Harmattan), roman historique imaginant l’histoire d’une délégation venue du Sénégal à l’Exposition universelle de Paris (1889) et qui finira par échouer dans un cirque…

Dans Frère d’âme, l’histoire est bien sûr présente, mais ce second roman de David Diop s’ouvre bien au-delà du genre, comme une fable universelle à la fois bouleversante et de haute volée littéraire. « La folie temporaire est la sœur du courage pendant la guerre. » Oui, la guerre peut rendre fou aussi bien un soldat français, blanc, autrement dit « toubab », qu’un tirailleur sénégalais, dit « chocolat ». Oui, « la nuit, tous les sangs sont noirs ».

Retour aux sources

Dans les tranchées, en 1914. David Diop y plante son personnage, que la guerre va révéler à lui-même. Alfa Ndiaye a vu mourir sous ses yeux son frère d’armes, Mademba, sans avoir la force de l’achever comme ce dernier le suppliait de le faire pour abréger ses souffrances. Pourtant, n’était-il pas « son ami d’enfance, son plus que frère », celui avec lequel il a grandi près de la belle ville de Saint-Louis du Sénégal ? Alors, qu’est-ce qui peut expliquer ce (non) geste ? Et ceux, terribles, qui vont suivre ? Quelles pensées ont bien pu conduire jusque-là ce narrateur, qui s’interroge en se confessant sur le ton d’une prière rythmée « par la vérité de Dieu ». Mais justement, quelle vérité est la bonne pour rester humain, pour ne pas sombrer dans la vengeance sanguinaire, en cherchant dans tous ces hommes aux yeux bleus, celui qui a tué son ami ? Il est « bien bizarre » cet Alfa, il inquiète et le capitaine Armand, et ses compatriotes réunis sous le drapeau français : serait-il un « soldat sorcier » ? Le voilà évacué à l’arrière, puis remis entre les mains d’un psychiatre : c’est l’heure de l’introspection et du retour aux sources.

Il faut se laisser porter par l’écriture incantatoire de ce beau roman en toute confiance, car à l’instant même où l’on risquerait de s’en lasser, l’auteur fait avancer la confidence d’un petit pas, emporte plus loin dans le parcours du héros, et plus profond dans sa psychologie complexe. La relation d’Alfa à son ami disparu, leurs rivalités adolescentes autour de la jeune et belle Fary remontent à la surface. Alfa est-il un frère d’âme pour Mademba ? Ou un « dËmm », un dévoreur d’âmes ? Comme tombent les pelures d’oignon, se défont progressivement les peaux d’un héros scindé en Docteur Jekill et Mr Hyde, aux prises avec les pesanteurs de son éducation, de sa culture, des tabous, y compris celui de « penser par soi-même », au risque de trahir… Autant de questions fondamentales abordées avec une très grande finesse par David Diop, qui signe ce roman envoûtant, poétique, d’une singularité aussi troublante que convaincante.

Frère d’âme, de David Diop, éditions du Seuil, 175 pages, 17 euros

About The Author

Sur le même sujet :

LEAVE YOUR COMMENT

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Facebook